«Toé man té chanceux paske j’t'aurais tué avec un gun»
J’étais la seule debout au milieu du wagon de métro, la main sur le poteau de droite, iPod sur les oreilles quand je les ai vus entrer.
4 têtes vides. 4 individus âgés entre 14 et 16 ans peut-être… déguisés en Eminem ou quelque chose du genre.
Les têtes vides me font peur parce qu’elles sont imprévisibles. Surtout, j’ai un sixième sens aiguisé pour les reconnaître. Après tout, quand on a grandi dans l’est, on en a vue assez pour savoir les identifier rapidement.
4 têtes vides sont entrées donc, dans mon wagon tranquille. Ils se sont précipités vers les portes closes derrière moi.
Le train s’est mis en branle… et s’arrêta brusquement deux ou trois secondes après. Courte accalmie. Le train se met en branle, prise deux. Même chose. Arrêt brusque et désagréable. Je manquai pour une deuxième fois de me casser la gueule. (Car je n’ai pas d’équilibre, vous savez?)
Je me retourne vers mes 4 compagnons et je comprends vite qu’ils sont à la source du problème. Ils jouaient à ouvrir les portes. Ils s’apprêtaient à réessayer d’ouvrir la porte pour la troisième fois. J’ai entendu, malgré mes écouteurs : « HEILLE, ça va faire, là ! »
La marde était pognée.
Véritable parade d’intimidation de mes 4 jeunes cons envers les passagers du wagon qui ont osé ouvrir la bouche. D’un côté, trois hommes dans la cinquantaine avec de bonnes intentions. De l’autre, 4 plaies qui savaient uniquement dire : « Fuck you tabarnak de fuck ».
Le manège a duré pendant deux ou trois stations. Quand ils sont finalement sortis, un des jeunes a lancé à un des hommes qui s’étaient interposés : « Toé man té chanceux paske j’t'aurais tué avec un gun. »
Rien de moins.
J’étais bouche-bée. Flabergastée. Sur le cul. [Insérez ici une autre expression connexe.]
Puis j’avais honte.
Je regardais le plancher exactement comme ceux qui sont assis dans l’autobus le matin et qui font semblant de ne pas avoir vu la femme enceinte qui vient d’entrer.
Pourquoi je n’avais rien dit? Rien fait?
Je me suis rappelée la fois… je devais avoir 17 ans. Une gang de yos dans l’autobus qui arrêtaient pas d’écoeurer un ami avec qui j’étais. Ils le traitaient de tapette et lui soufflaient dans les cheveux. Je m’étais levée sans rien dire, j’avais spotté le chef de la gang et je lui avais servi une sale claque en arrière de la tête. J’étais retournée m’asseoir, avec un visage de marbre. L’histoire s’était terminée aussi vite qu’elle avait commencé.
En vieillissant, on perd ce cran-là , cette espèce d’insouciance face au danger. Puis y’a la question de la légalité aussi…
Enfin, je m’en voulais de ne pas avoir réagi. De ne pas avoir dit moi aussi à quel point c’était con d’agir comme ils ont fait. Ce n’est pas dans mon habitude de ne rien faire, de ne rien dire.
Mais avec les têtes vides, on ne sait jamais.
Et je pense que la phrase que le petit bum a lancé en sortant, je vais l’avoir longtemps prise au fond de la gorge. C’était vraiment… traumatisant. C’est la première fois que j’entendais quelque chose de la sorte. Avoir envie de tuer quelqu’un pour un simple avertissement! La violence avec laquelle il l’a dite… Puis le monsieur auquel c’était adressé, il avait tellement été correct…
Le p’tit, ça ne m’étonnerait pas de le retrouver plus tard dans une colonne de faits divers avec une citation du genre : « Ben pourtant, c’était tellement un bon p’tit gars. Fin pis toute. »
J’espère quand même qu’il va se rendre compte à temps qu’il est sur une mauvaise lancée. Je l’espère vraiment.






