Au coeur du débat entourant la Commission portant sur les accommodements raisonnables, on retrouve des points de vue qui s’affrontent principalement sur deux éléments: la place qu’occupe ou que devrait occuper la religion dans notre société et la Charte canadienne des droits et libertés dans son ensemble. Plutôt que de vous proposer une énième opinion sur le sujet, je vous suggère d’aborder le thème par le biais d’une réflexion qui m’habite depuis déjà quelques années et qui saura peut-être remettre certaines choses en perspective: Le baptême d’un enfant entre-t-il en contradiction avec notre Charte canadienne des droits et libertés?
Avant de vous présenter mon argumentaire (qui, je vous l’annonce tout de suite, répondra par l’affirmative), j’aimerais vous expliquer comment ce sujet est revenu sur le tapis dans mon imaginaire intellectuel: Le 5 novembre dernier, je lisais le billet du jour sur le blogue de Richard Martineau qui ironisait sur le fait que dans le débat actuel sur le voile islamique, les femmes voilées arguent plus souvent qu’autrement que pour elles, le port du hijab est uniquement une question de choix personnel. Il relate alors une petite anecdote personnelle où il dit avoir rencontré récemment une femme voilée avec ses deux filles, voilées elles aussi et que l’une d’elles devait avoir environ trois ans. Sur ce, il pose la question suivante:
« Voulez-vous me dire pourquoi ce n’est pas ILLÉGAL d’enrôler de force (car c’est exactement ce dont il s’agit) un ENFANT dans une religion CONTRAIGNANTE????«
Je trouvais que la question était percutante mais que le principe qu’elle présupposait était annihilé par le simple ajout du mot « contraignante » à la fin. Je ne connais pas personnellement monsieur Martineau mais il m’est permis de croire que par cet ajout, il a voulu montrer un certain attachement à la religion catholique. Sinon, pourquoi faire cette distinction? En ce qui me concerne, quand on défend un principe, on se doit de le défendre jusqu’au bout. Conséquemment, la question aurait dû se lire: « Voulez-vous me dire pourquoi ce n’est pas ILLÉGAL d’enrôler de force (car c’est exactement ce dont il s’agit) un ENFANT dans une religion? » À cela, je réponds: Je ne sais pas mais ça devrait l’être.
Je sais que je touche une corde sensible chez plusieurs. C’est un débat qui peut facilement devenir émotif. Je crois que ça fait appel à un principe encore plus grand où on doit se poser la question à savoir: Jusqu’où les convictions profondes des individus doivent-elle avoir leur place dans la sphère législative?
Voyons d’abord deux définitions tirées du dictionnaire multifonctions de TV5:
Baptême: Celui des sept sacrements qui constitue le signe d’insertion dans l’Église.
Sacrement dans la majorité des églises chrétiennes.
Inauguration.
Religion: Culte que l’on rend à la divinité
Doctrine, pratiques constituant le rapport de l’homme avec la divinité
Foi, piété, croyance
Pour reprendre les termes de Martineau, lorsqu’il parle « d’enrôler de force un enfant dans une religion », il fait alors allusion à la mère qui a imposé à sa fille de 3 ans de porter le hijab. Car il ne faut pas se leurrer, que la petite fille aime le porter ou non, elle ne comprend certainement pas les implications que ça présuppose. J’aimerais vous demander quelle est la différence entre le cas soulevé par Martineau et le choix que font de nombreux parents de baptiser leur bébé?
À mes yeux, il n’y en a aucune. Dans les deux cas, on impose à un enfant d’adhérer à une religion alors qu’il n’est pas en âge de comprendre.
Jetons maintenant un coup d’oeil à la partie de la Charte canadienne des droits et libertés qui touche aux libertés fondamentales :
« Chacun a les libertés fondamentales suivantes:
- Liberté de conscience et de religion;
- Liberté de pensée, de croyance, d’opinion et d’expression, y compris la liberté de presse et des autres moyens de communication;
- Liberté de réunion pacifique;
- Liberté d’association. «
Maintenant que nous disposons tous de la même information, je peux me permettre de poursuivre sur mon idée de base: Je crois que le fait de baptiser son enfant dans son jeune âge, tel que pratiqué par une majorité de parents québécois depuis des lustres, est une action qui entre en conflit avec la Charte canadienne des droits et libertés en vertu des éléments suivants:
- La religion se constitue autour d’une doctrine qui est intimement liée à ses ouailles sur la base de leur foi et de leurs croyances. Donc, autrement dit, pour adhérer à une religion, il faut nécessairement être en accord avec les dogmes qu’elle contient.
- Le baptême est défini comme étant un sacrement qui tient lieu de signe d’insertion dans une religion. Il n’y a pas de limite d’âge pour se faire baptiser compte tenu que la foi, lorsqu’elle se manifeste, peut se manifester plus tardivement chez certains que pour d’autres.
- La Charte défend à titre de libertés fondamentales: la liberté de conscience, de religion, de croyance et de pensée.
Me voyez-vous venir?
Si la Charte défend la liberté de religion, c’est selon moi car elle a été écrite dans un contexte social précis. Par exemple, il n’y a pas si longtemps au Québec, les écoles étaient confessionnelles et à une époque, si on regarde le cas précis de la défunte Commission des Écoles Catholiques de Montréal, un enfant devait obligatoirement être baptisé pour avoir le droit d’y être inscrit. C’était un des facteurs-clé du phénomène où une grande partie des enfants issus de l’immigration fréquentaient les écoles de la commission scolaire anglophone car étant protestante, elle était beaucoup plus ouverte. La religion causait un problème à cet égard-là mais il y a également eu une modification du bassin d’immigrants au Canada dans les 30 dernières années où les personnes issues de l’immigration avaient des religions autres que le catholicisme ou le protestantisme.
Autrement dit, je crois que le principe de liberté de religion devrait être lu et compris de la
façon suivante: Le Canada n’est pas un pays où la religion est un domaine qui relève de l’État alors par conséquent, tu es libre d’avoir foi en la religion que tu veux en autant que tu la pratiques dans les limites que la loi nous dicte.
Or, il semblerait que la liberté de religion peut devenir un concept très très élargi et ce, parce qu’il n’est pas défini par des balises claires. Je crois que c’est là une des causes des problèmes liés à l’interprétation de la Charte. En effet, qu’est-ce qui est inclus dans la liberté de religion? Dans quelle mesure peut-on pratiquer sa religion sans contrevenir à la liberté des autres?
Au nom de la liberté de religion, on tolère les sectes car elles se font appeler mouvements religieux. Au nom de cette même liberté, on crée des scandales autour d’un refus de transfusion sanguine en vertu des dogmes des Témoins de Jéhovah. Tout comme au nom de cette liberté, on cautionne l’imposition d’une adhérence religieuse sous différentes formes, dont celle du baptême d’un bébé.
Ah, je suis d’accord avec vous, un baptême n’a jamais fait de mal à personne. C’est pas ça qui va faire mourir qui que ce soit. C’est pas aussi contraignant que de faire porter un hijab à une fillette, je le sais aussi. Puis on s’entend que dans les rites religieux, il existe pire que d’imposer le port d’un hijab.
Par contre, j’aimerais insister sur le principe. Je ne crois pas qu’on peut hurler contre le fait qu’on trouve épouvantable qu’on puisse imposer tel ou tel truc religieux à un enfant mais exclure automatiquement le baptême sous le prétexte que « ben ça, c’est pas pareil là , quand même. » Tu es contre l’imposition d’une religion à un enfant ou tu ne l’es pas.
Je me demande également comment on peut prétendre que la liberté de religion et la liberté de croyance sont des droits fondamentaux alors qu’on permet en même temps de les transgresser. Si quelqu’un, par le baptême, décide à ta place de te faire adhérer à la religion catholique, est-ce qu’on peut encore dire qu’on préserve la liberté de religion?
Je ne crois pas.
Que les choses soient claires. Je ne conteste pas le droit des parents à vouloir inculquer des valeurs à leurs enfants. Je crois au contraire qu’il est important que les parents s’impliquent fortement dans l’éducation de leurs enfants et qu’ils les élèvent en fonction de valeurs qu’ils jugent les meilleures. Il va de soi que lorsqu’on a des convictions profondes, on veut les transmettre à ceux que l’on aime. Je ne nie pas ça. Je ne suis pas parent mais je sais bien que malgré tous les efforts qu’un parent peut mettre à inculquer certaines valeurs profondes, en grandissant, l’enfant développe peu à peu des valeurs et des logiques de raisonnement qui lui sont propre. L’éveil de sa conscience va parfois lui dicter des principes autres que ceux que ces parents auraient voulu qu’il ait.
C’est pour ça qu’on a établi des règles en fonction de l’âge qu’on jugeait approprié pour prendre plusieurs types de décisions dans différents domaines. C’est dans cette logique qu’il a été établi qu’on pouvait voter à partir de 18 ans mais adhérer à un parti politique à partir de 16 ans, qu’on pouvait travailler sans nécessiter l’approbation des parents à partir de 16 ans, que le consentement sexuel était établi à 14 ans, etc. Pourquoi on ne fait pas la même chose avec l’adhérence religieuse?
Je ne suis pas stupide. Ça n’empêcherait pas les parents d’élever leurs enfants dans un contexte religieux. Par contre, arrivé en âge raisonnable de prendre une décision sur le choix d’adhérer ou non à la religion de ses parents, il sera conscient de l’implication que ça sous-tend. La pression de la famille joue également un rôle important pour grand nombre d’individus mais ce sera à l’individu en question de voir à quel point cette pression doit peser dans la balance.
Grand nombre de baptisés se considèrent maintenant comme athées, agnostiques ou ont carrément changé d’appartenance religieuse et parmi ceux-là , beaucoup se foutent complètement de leur condition de baptisés à la naissance. Par contre, il y en a d’autres qui se sentent comme vous vous sentiriez probablement si quelqu’un vous avait annoncé qu’il a signé un formulaire ou une pétition en votre nom sans évidemment vous en avoir parlé au préalable et plus particulièrement si vous êtes complètement en désaccord avec ce qu’on vous a fait signer à votre insu. À ceux à qui c’est déjà arrivé, qu’est-ce qu’on vous répondait? Sûrement quelque chose comme: « Ben là , capote pas, de toute façon, concrètement, est-ce que ça va changer quelque chose à ta vie? Non? Bon, y’a personne de mort alors c’est loin d’être la fin du monde. »
Et vous de répondre: « C’est pas ça le point, c’est pas une question de savoir si y’a quelqu’un de mort ou pas. [Juron de votre choix à insérer ici.] C’est une question de principe. »
C’est la conclusion que je voulais amener. On peut aller dire bien des niaiseries dans un forum citoyen mais si on veut avoir plus de chances d’être pris au sérieux, il faut avoir de la cohérence dans notre position. On ne peut pas dénoncer une pratique plus qu’une autre en se basant sur un principe si on n’est pas prêt à appliquer ce même principe à nous-même. Si on veut appliquer un principe aux autres, il faut d’abord l’appliquer à soi. À partir du moment où on commence à faire des exceptions sur la seule base de notre perception qu’on a, à savoir si cette chose-là est « moins pire ou plus pire », on entre dans le jugement de valeur et dans le domaine de l’opinion. Or, on ne change pas des lois sur la base d’opinions. On le fait sur la base d’idées.
Alors, finalement: Pour ou contre le fait d’enrôler de force un enfant dans une religion?
Je me prononce contre. Parce que c’est une question de principe.